La Dernière tentation du Christ, chemin de croix de Martin Scorsese il y a 30 ans

Sorti le 28 septembre 1988, le film de Martin Scorsese, brillante adaptation de l’oeuvre sulfureuse de l’écrivain grec Nikos Kazantzakis, fut l’objet de pressions et d’attaques d’une rare violence de la part des milieux catholiques intégristes…

“Cette oeuvre n’est pas basée sur les Evangiles mais sur une exploration fictionnelle de l’éternel conflit spirituel” clamait le texte d’avertissement glissé avant le générique de début de La Dernière tentation du Christ. Un avertissement qui résonne un peu comme une ultime tentative, dérisoire, de désamorcer les tensions et les controverses à naître autour du film. En réalité, elles ont commencé bien avant, si bien qu’elles tuèrent l’oeuvre de Martin Scorsese avant même qu’elle ne sorte en salle, il y a tout juste 30 ans. Car si la portée des récits de la Bible est universelle, le thème de la religion est rarement celui qui provoque le consensus…

Ci-dessous, la bande-annonce du film…

La Dernière tentation du Christ Bande-annonce VO

 

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C’est l’actrice Barbara Hershey qui a donné le sulfureux livre de l’écrivain grec Nikos Kazantzakis, “La dernière tentation du Christ”, à Martin Scorsese, durant le tournage de Bertha Boxcar en 1972. Ecrit en 1955, le livre tente de montrer, selon son auteur, “que la part profondément humaine du Christ nous aide à le comprendre et à l’aimer, et de poursuivre sa Passion comme si elle était la nôtre. S’il n’avait pas cet élément humain, il n’aurait jamais été capable de nous toucher en plein coeur avec une telle assurance et tendresse; il n’aurait jamais pu devenir un modèle pour nos vies”. Voilà pour la profession de foi de l’écrivain.

Le cinéaste quant à lui n’a jamais caché sa fascination pour la religion. Elevé au sein d’une famille croyante, la religion a laissé une trace indélébile chez lui, au point d’en faire l’un des thèmes majeurs de ses films. Il l’a toujours dit : s’il n’avait pas embrassé une carrière de réalisateur, il serait probablement devenu prêtre. Une fascination qui tient aussi grâce au souvenir ému des péplums bibliques des années cinquante qu’il a vus enfant, avant, plus tard, d’être tout autant subjugué par la rigueur et l’ascétisme de L’Evangile selon Saint Matthieu de Pier Paolo Pasolini, en 1964.

Le début du chemin de croix

Le scénario du film a traîné pendant près de cinq ans sur le bureau de l’avocat de Martin Scorsese avant d’être mis en chantier. Bien que Marty trouvait le script brillant, il était déjà inquiet vis-à-vis de la réception du film par le public. Son avocat était d’accord et pensait que le public n’était pas prêt pour une telle histoire. En 1983 pourtant, Scorsese commence finalement la pré-production de son film sous la tutelle de Paramount Pictures. Le réalisateur veut un film ambitieux, financé à hauteur de 16 millions $, tandis que le casting est composé par Aidan Quinn en Jésus, Harvey Keitel qui incarne Judas, Barbara Hershey sous les traits de Marie-Madeleine, et le chanteur Sting grimé en Ponce Pilate.

Quelques semaines avant que le tournage commence, le film est purement et simplement annulé par Paramount. Le résultat d’un début de campagne contre lui, orchestré par l’aile droite de mouvements fondamentalistes chrétiens, qui donnent pour consigne de bombarder le studio de courriers de plaintes. Plus grave, la première chaîne exploitante de salles américaines prévient la Paramount qu’elle ne diffusera pas le film, par crainte des retours potentiellement violents des spectateurs. “Après l’annulation, j’ai réalisé que si je voulais avoir une chance de faire et voir le film, il fallait que je coupe le budget en deux, et revenir à un style plus simple, épuré, qui était en fait mon intention de départ” dira Scorsese.

Parmi les griefs envers le film, les fondamentalistes affirmèrent que l’oeuvre dépeindrait le Christ comme un homosexuel, bien qu’une telle notion ne figure ni dans l’oeuvre de Kazantzakis ni même dans le film que Scorsese souhaite réaliser. Quoi qu’il en soit, après avoir protesté à coups de manifestations, pétitions, nuits de prières et d’insinuations antisémites, les fondamentalistes chrétiens obtiennent satisfaction. Paramount Pictures lâche le projet, qui est récupéré par Universal Pictures. Le film se fera quatre ans plus tard, avec un budget serré  : 7 millions $ tout compris, et tourné au Maroc.

La pression monte…

Entre le tournage avorté de 1983 jusqu’au premier tour de manivelle en 1987, les farouches opposants au film ont largement eu le temps de s’organiser aux Etats-Unis, notamment en se rangeant derrière la bannière de Tim Penland, fondateur d’Inspirational Films, une petite entreprise confessionnelle de marketing qui aurait assuré le succès aux Etats-Unis de deux films britanniques : Les Chariots de feu et Mission. Mais aussi de Bill Bright, le fondateur du mouvement fondamentaliste Campus Crusade for Christ. Le 7 juin 1988, Tim Penland explique à un autre chrétien pratiquant de Universal, Roger Armstrong, directeur de la publicité nationale, pourquoi un grand scandale religieux se prépare. “Les chrétiens américains, en ce moment de leur histoire, ont grand besoin de se rassembler sur une cause : or il n’est pas de meilleure oriflamme que Jésus, et ce film l’atteint gravement dans son intégrité” peut-on lire dans l’ouvrage écrit par Jeanne-Favret Saada, Les sensibilités religieuses blessées : christianisme, blasphèmes et cinéma, publié chez Fayard en 2017.

Le ton est donné : on donne effectivement la croisade contre La Dernière tentation du Christ, en expliquant que le film, qu’aucun n’a pourtant encore vu, “mettait en scène Jésus comme un personnage mentalement dérangé, fatalement attiré par son goût pour la luxure qui, dans une séquence de rêve, descend de la croix pour avoir une relation sexuelle avec Marie-Madeleine”. Qu’à cela ne tienne : si Universal ne brûle pas les négatifs, ils offrent au studio de les racheter pour les brûler eux-mêmes. Le mouvement est d’autant plus inquiétant qu’il bénéficie d’un relais de poids en la personne du pasteur issu du courant méthodiste Donald Wildmon, fondateur de l’American Family Association; ainsi que du pasteur télévangéliste Jerry Falwell. Le même qui dira bien plus tard  que Dieu avait puni l’Amérique le 11 septembre 2001 à cause des gays et des avortements…

Quand le cinéaste Franco Zeffirelli -fervent catholique-, venu présenter sa version de Toscanini à la Mostra de Venise, apprend que La Dernière tentation du Christ doit faire l’objet d’une projection au Festival, le 7 septembre 1988, il retire son film de la programmation, avant de qualifier le film de Scorsese, sans l’avoir vu, de “pur produit de la chienlit culturelle juive de Los Angeles, qui guette la moindre occasion de s’attaquer au monde chrétien”. Quant à l’Archevêque de Los Angeles, Roger Mahony, qui n’a lui aussi pas vu le film, il qualifie l’oeuvre de Scorsese de “moralement offensante”.

Dans le même temps, les attaques antisémites se font de plus en plus nettes, contre ceux ou celles qui participent, de près ou de loin, à la production du film. Comme Lew Wasserman, CEO de MCA, la maison mère de Universal Pictures, qui voit défiler et fleurir devant sa maison des pancartes antisémites, tandis que les manifestants, entraînés par le pasteur ultra conservateur R. L. Hymers Jr., répètent à l’envie que “c’est l’argent juif qui est derrière le film La Dernière tentation du Christ”…

Les catholiques intégristes français en ordre de marche

Qu’en est-il de la France ? Les milieux catholiques intégristes -mais pas que, loin s’en faut- n’ont pas attendu la sortie du film sur le territoire pour se mettre en ordre de bataille. En fait, ils sont même à l’oeuvre depuis le montage financier du film.

C’est que Scorsese s’est aussi tourné vers la France pour trouver des fonds complémentaires pour financer son projet. Il fut alors présenté par le producteur Humbert Balsan au ministre de la Culture Jack Lang, qui décide d’octroyer 3 millions de francs au projet. Une des Églises fondamentalistes américaines contacte alors ses correspondants français, qui envoient des milliers de lettres de protestation (issues en majorité de la Communauté Évangélique des Sœurs de Marie de Dijon) au ministre, et bloquent le standard téléphonique de son ministère pendant une semaine. L’archevêque de Paris Jean-Marie Lustiger proteste personnellement auprès du président François Mitterrand, si bien qu’au mois de mars, Jack Lang annule ses subventions.

Tandis que la sortie du film -limitée- aux Etats-Unis, le 12 août 1988, entraîne logiquement des protestations dans tout le pays, c’est finalement en France que les conséquences de cette violente campagne seront les plus dramatiques. La sortie du film le 28 septembre 1988 déclenche une guérilla à coups de tracts et d’attentats. Le 23 octobre 1988, un groupe de catholiques traditionalistes déclenche un incendie dans une salle du cinéma Espace Saint-Michel à Paris, pour protester contre la projection du film. Cet attentat a fait 14 blessés dont quatre sévères. D’autres incendies seront perpétrés à la salle du Gaumont Opéra ainsi qu’à Besançon. Cinq personnes furent condamnées le 3 avril 1990 par la 10e chambre de la Cour d’appel de Paris, à des peines de 15 à 36 mois d’emprisonnement avec sursis et à 450 000 francs de dommages et intérêts.

Ci-dessous, les images du JT de Soir 3 le 23 octobre 1988, sur l’attentat de l’Espace Saint Michel…

 

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